Entretien avec une championne
et son entraîneur


Ce qui fait courir
Karine Herry


 Karine Herry, très connue dans le monde de la course nature, compte parmi les « cent-bornards », ces coureurs et coureuses de 100 km.
Championne de France du 100 km pour la sixème fois en avril 2006, championne d'Europe 2005 par Equipe du 100 Km, elle a terminé sa saison 2005 en gagnant pour la huitième fois en huit participations le Grand Trail des Templiers. Karine Herry a aussi en juin 2005 réalisé l'exploit, pour une néophyte des courses nature sur 100 miles (160km), d'être la première européenne à atteindre le podium (3ème place) sur la célèbre course californienne Western States 100 Endurance Trail.

Le 26 août 2006, elle est devenue la première française à triompher au North Face Ultra Tour du Mont Blanc (UTMB), portant en même temps le record féminin à 25h22' malgrè une météo peu favorable. Une épreuve de 158 km au départ de Chamonix, avec 8500m de dénivelé positif et autant de négatif sur un parcours qui passe par l'Italie et la Suisse avant de revenir en France pour boucler le tour à Chamonix. C'est l'ultra trail réputé le plus dur en Europe et cette année encore il y a eu plus de 50% d'abandons parmi les 2500 partants... Le classement général a été remporté par Marco Olmo, italien, végétarien depuis plus de 30 ans, déjà troisième l'an dernier et vainqueur ces dernières années de nombreux ultra-trail. Il démontre lui aussi la valeur de son approche nutritionnelle.

Le 21 octobre 2006, Karine Herry a triomphé en 26h33'46" dans Le Grand Raid de la Réunion, appelé aussi La Diagonale des Fous, une épreuve de 143 km avec 8700m de dénivelé positif et autant de négatif. Ont suivi quelques heures plus tard Ghislaine Ribotte (2e en 30h49'16") et Margot Hoarau (3e en 31h53'54".

Le classement général a été remporté en 20h39'40" par Christophe Jacquerod (ostéopathe Suisse, également de l'équipe Celnat/Green Magma) et Vincent Delebarre (Métropolitain) qui sont arrivés ex-aequo ! Le Réunionnais Wilfrid Oulédi se classe à la troisième place en 21h12'50" après avoir été longtemps dans le trio de tête de la course.

Le Grand Raid de la Réunion est un défi physique, et les coureurs qui en prennent le départ, des sportifs formidables, quel que soit le résultat final !

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Karine Herry est aussi une mère de famille très attentive, après ses longues journées de médecin de campagne, sans oublier les soirées avec les hôtes du gîte étape qu'elle anime avec son compagnon et entraîneur Bruno Tomozyk. C'est dans ce contexte qu'elle parvient à tant de réussite.

Interview extrait de Biocontact n°134 (mars 2004) dossier Sport

 - Karine Herry, comment êtes-vous venue à la course à pied ?

Karine : tout simplement avec l'opportunité d'un voyage estival en montagne qui m'a donné envie de me promener en courant plutôt qu'en marchant, dans un milieu alpin que je connaissais, et avec une dépense énergétique augmentée par rapport à la marche. Ce fut aussi la rencontre d'un jeune homme qui est devenu mon compagnon et qui était coureur à pied sur route et en montagne.

 - Avant cet événement, vous ne faisiez pas du tout de sport ?

Karine : en fait très peu, ce qui prouve que l'on peut partir de rien pour arriver somme toute à un niveau agréable. Pendant mes études médicales, je ne faisais qu'un jogging hebdomadaire pour oxygéner un peu mes cellules nerveuses. Je me contentais de ce footing pour entretenir ma santé. A douze ans, j'avais déjà remarqué que j'étais capable de pédaler pendant des heures sans malaise.

    J'ai commencé à courir à 23 ans, en 1991. Ce fut une année de découvertes et je n'ai réellement commencé les compétitions qu'en 1994, à l’âge de 26 ans.

- Comment avez-vous fait vous et Bruno, votre compagnon et entraîneur, pour devenir la meilleure coureuse française sur 100 km et gagner les trails les plus durs - ces courses de montagne - comme les Templiers, six années de suite ?

Bruno : le fait que Karine ait accompli de longues années d'études l'a un peu préservée d'une pratique sportive qui aurait pu être abusive, trop intensive, avec des déficiences nutritionnelles. Karine a découvert le sport avec beaucoup de fraîcheur et une plus grande maturité intellectuelle.

    Ce qui m'a séduit lorsque j'ai abordé la course à pied longue distance, c'est qu'on est loin d'avoir atteint la maturité à 24-25 ans. On était attiré par les longues distances et sur ces courses on peut espérer une progression jusqu'au-delà de quarante ans. C'est quelque chose qui permettait d'envisager une belle progression.

    Karine et moi avons bien ressenti les bienfaits de la course pour la santé mais nous avons aussi pris conscience rapidement que ça pouvait être dangereux si on pratiquait dans de mauvaises conditions.

    La seule alternative au dopage, qui apporte une amélioration artificielle des performances, relève de l'alimentation. Nous sommes surpris et choqués de voir des gens qui ne se posent aucune question en matière de nutrition car il est plus simple de se fournir en produits auprès de personnes malfaisantes.

    S'intéresser à la nutrition, c'est se poser plus de questions. C'est effectivement plus laborieux mais, à l'arrivée, quel contentement de pouvoir ainsi améliorer ses performances et atteindre le niveau mondial !

- Bruno, avez-vous développé votre carrière d'entraîneur en même temps que celle de coureuse de Karine, ou aviez-vous déjà de l'expérience ?

Bruno : j'ai commencé ma carrière d'entraîneur en entraînant Bruno Tomozyk, c'est-à-dire moi-même. J'ai fait beaucoup d'erreurs mais j'ai toujours été curieux et j'ai essayé de très nombreuses formules. Je me posais beaucoup de questions et je me suis aperçu que la moindre action en matière de technique sportive ou de nutrition avait des conséquences sur les performances du dimanche. Donc, on pouvait arriver à des performances tout en préservant, voire même en améliorant, sa santé et en maintenant un bien-être et un équilibre intellectuel.

    Voyant les prédispositions de Karine au fur et à mesure de sa progression, je me suis consacré pleinement à elle, m'effaçant comme coureur même si je continue à pratiquer à un bon niveau. J'ai trouvé un vrai plaisir et beaucoup d'utilité à aider ainsi Karine, et d'autres comme je le fais actuellement plutôt que de chercher pour moi-même la performance absolue.

 - Quel est l'intérêt de faire de la compétition plutôt que du jogging dans les montagnes qui vous entourent ?

Karine : la compétition est un moyen de mieux se connaître soi-même – au niveau de ses qualités et de ses limites –,de se confronter aux autres et de se situer par rapport à sa forme physique et morale selon que l'on fait des épreuves courtes ou des épreuves longues qui vont demander plus d'implication du mental. C'est une manière de se motiver à l'entraînement. Et c'est aussi un moyen de diversifier ses parcours et de se fixer des objectifs à soi-même.

 - Y a t-il des dangers à faire de la compétition ?

Karine : quel que soit le sport pratiqué, on fait se confronter son corps à un niveau que, même bien préparé, on n'aura pas complètement évalué à l'entraînement. En course, il s'ajoute au stress physique un stress mental et une décharge d'adrénaline supplémentaire qui entrent en jeu. Il y a toujours des difficultés à gérer ces épreuves du point de vue cardiaque, digestif ou articulaire. D'où l'intérêt d'anticiper avec un bon suivi médical régulier. D'où aussi l'intérêt d'une hygiène de vie la plus globale possible pour que la compétition ne devienne pas un chemin de croix.

- En ce début d'année 2004, progressez-vous encore ?

Karine : j'espère me bonifier avec l'âge comme le bon vin. D'année en année, au gré de rencontres fructueuses avec divers nutritionnistes, j'ai énormément progressé en matière de connaissance sur les apports de notre assiette en termes de santé. Donc chaque marche franchie a été un pas vers une meilleure santé et donc de meilleures performances. Encore une fois, je ne peux concevoir la performance qu'à condition de conserver sa santé avant tout. Lors de mes entraînements programmés, si un jour la fatigue est présente, je vais préférer ne pas chausser mes baskets et me reposer une heure plutôt que d'ajouter un stress physique et mental à une fatigue déjà bien perceptible.

    L'avantage du sport est de savoir s'écouter. Il faut individuellement trouver ses limites, ne pas penser performances fulgurantes mais progression régulière d'année en année. En 2004, c'est pour moi dix ans de courses à pied et je peux estimer profiter depuis cinq ans de belles années et pouvoir escompter raisonnablement cinq années de plus.

- Quelles sont vos habitudes alimentaires pour arriver à ce niveau-là ?

Karine : ma formation particulière en matière de micro-nutrition et mes rencontres avec divers spécialistes de la nutrition ont orienté mon alimentation quotidienne vers le régime crétois, avec des apports raisonnables de protéines animales et au contraire un apport végétal conséquent en céréales, légumes et fruits biologiques de haute valeur nutritionnelle. Je consomme aussi une diversité d'huiles bio de santé, comme l'huile d'olive, de colza, de noix, etc. pour leurs apports en oméga 3 ou oméga 6. Sans oublier des apports raisonnables en produits laitiers qui, en quantité importante, pourraient être pourvoyeurs d'irritations intestinales.

    Tout ceci avec bien sûr de l'eau et de temps en temps un petit verre de vin. J'ajoute à ceci des compléments alimentaires en fonction du suivi médical, de blessures rares nécessitant une approche plus pointue.
 
Bruno : on a des repères de progression, d'année en année, qui nous permettent de voir les effets de nos pratiques. Il y a énormément d'athlètes de haut niveau qui disparaissent subitement du circuit à la suite de problèmes physiques, de blessures, de démotivation parce qu'il y a eu à un moment donné une insuffisance du suivi au niveau de leur pratique nutritionnelle, par manque de connaissances ou manque de temps. Très rares sont ceux qui font carrière dans le domaine des longues distances.

    Par une meilleure compréhension de ce que doit être une bonne assiette, Karine a encore amélioré sa forme pour ne plus savoir ce qu'est un rhume alors que les coureurs de longue distance se blessent facilement, et peuvent avoir une saison chaotique. Pour Karine, tout se passe bien, hormis l'an dernier une récupération difficile après sa victoire au championnat de France de 100 km sous la canicule, due aussi à un certain relâchement de notre part dans les jours qui ont suivi. La sanction a été immédiate et nous avons redressé le chemin.

    Ces dernières années, une meilleure utilisation des huiles puis l'apport du jus d'herbe d'orge ont produit des effets évidents sur la santé de Karine qui a de lourdes charges comme mère de famille et médecin de campagne. Il m'est impossible de dire la part exacte de chacune de ses réformes mais, depuis un an, elle est capable de charges plus importantes à l'entraînement et de meilleures performances en courte distance où elle était manifestement bridée par la haute vitesse qui produit plus d'acide lactique. Le jus d'herbe d'orge qui rééquilibre sur le plan acide-alcalin apporte là un vrai gain.

    Mais même avec cette alimentation de type crétois, on peut avoir en hiver des fluctuations de forme. On se pose donc la question du manque de soleil de novembre à février et de l'intérêt d'une cure d'héliothérapie douce tant qu'on ne peut pas courir en short et maillot.

- En pensant au citoyen moyen, que préconisez-vous comme activité physique favorable à la santé ?

Karine : j'ai tendance à préconiser trois séances hebdomadaires de sport, d'une durée minimale de 40 minutes, en commençant par un échauffement de 20 minutes.

    On fera plutôt un travail d'endurance, à une allure modérée qui permet de parler à son voisin tout en courant et d'être capable d'accélérer pendant plusieurs minutes si on était poursuivi par un chien qui voulait vous mordre les mollets ! Ce niveau correspond à un rythme cardiaque (nombre de battements par minute) compris entre 60 % et 75 % de votre rythme maximal. Antérieurement on définissait ce paramètre en retirant votre âge à 220. Maintenant on tient compte du sexe.

    S'entraîner plus souvent n'est pas forcément facile. Et s'entraîner plus vite n'a pas montré d'intérêt particulier pour la prévention des accidents cardio-vasculaires.

- Préconisez vous la course à pied, le vélo ou la natation ?

Bruno : les trois mon colonel ! Je pense aussi qu'il vaut mieux répartir son activité sportive sur trois séances de sport d'endurance par semaine. Il est bien de varier dans le choix de l'activité – course à pied, vélo, natation, voire roller en ville – et de varier aussi les parcours pour avoir le plaisir de découvertes pour un meilleur bien-être du cerveau.

    Si on ne fait qu'une séance hebdomadaire, il faut la faire à faible allure. Par contre, si on peut pratiquer trois séances, on peut alors faire une à deux séances de façon raisonnable avec des partenaires avec qui on doit pouvoir discuter en variant les allures. Et puis on fait une de ces trois séances en allant chercher progressivement son allure maximale.

    Il est exceptionnel d'avoir un tel niveau de longévité à un tel niveau de performance. Karine y réussit malgré son emploi du temps très chargé, sans faire plus de 50 à 60 km par semaine. C'est grâce à la conjugaison d'une très bonne hygiène de vie et à un maintien des qualités de vitesse et de punch que l'on travaille à l'entraînement.

- Docteur, jusqu'à quel âge peut-on faire du sport ?

Karine : tant qu'on peut bouger ! Simplement, la seule adaptation, c'est qu'effectivement avec l'âge, la vitesse maximale va se réduire. Mieux vaut toujours se garder une marge de sécurité et toujours varier les allures. Contrairement à ce que l'on croit, le muscle cardiaque ne se renforce pas à l'effort mais au frein de l'effort. D'où l'intérêt de ne pas faire par exemple 40 minutes de jogging à la même allure. Il faut segmenter son travail en faisant des alternances de course et de marche. Si le besoin s'en fait sentir, pendant une minute, on peut même s'arrêter pour récupérer d'un effort qui a paru un peu trop dur, avant de relancer la machine. Il est important d'insister sur ces variations d'allure pour développer sa capacité à entretenir un effort relativement aigu en ayant toujours une petite marge pour éviter le malaise cardiaque. Ce sont aussi ces variations d'effort et de repos qui vont faire l'entretien du muscle cardiaque.

    Ensuite, ce qui est souvent oublié, c'est l'aspect récupération, ce qui implique une alimentation et une hydratation correcte avant, pendant et après ces heures d'effort.

Propos recueillis par Jean Celle.

Karine Herry et Bruno Tomozyk tiennent un gîte 3 épis à 1 370 m d'altitude, au cœur d'un massif à l'environnement préservé (Le Mézenc, à proximité des sources de la Loire), dans une bâtisse au toit en lauzes. Activités proposées : VTT, parapente, escalade, pêche, ski de fond et de piste, chiens de traîneaux, raquettes, motoneige.

Karine Herry et Bruno Tomozyk,
La Maison du Rocher Tourte
Chamards
43150 Les Estables,
tél. : 04.71.08.30.53